La rue de la paix-1ère partie

Publié le par danslecerveaudisabelle

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Décembre. 4h30. La meute de gosses, dont je fais partie, se rue, en hurlant, chevauchée par des cartables, dans la cour. L'imposante grille, sous les acclamations des braillards assoiffés de liberté, s'ouvre. Commence alors pour moi, un véritable enfer.

 

Les gamins courent dans toutes les directions, tels des feux de Bengale. Je marche, la tête baissée, en songeant à la rue de la paix qui m'attend. J'habite rue du cimetière et, pour me rendre à cette adresse qui en dit long sur mon avenir, je dois passer par la rue de la paix, je n'ai pas le choix.

 

Je longe le trottoir, directement à droite de la sortie de l'école. Je passe devant la maison en briques jaunes de mon amie Karine. L'amie idéale, souvent malade, toujours absente. Je dépose ses devoirs comme à l'époque, le laitier déposait ses bouteilles pleines de lait, devant la porte. S'ensuit une interminable et dense haie verte qui cache un château où loge une princesse enfermée dans une tour. Je tente d'apercevoir je-ne-sais-quoi au travers du buisson mais je n'y vois jamais rien qu'un vaste jardin de pelouse. Rien ne s'y passe. Sauf une fois, un sacré événement qui m'étonna durant deux minutes. Un caniche blanc s'y promenait. Sûre que c'est celui de la princesse. J'avais tenté de l'appeler pour l'interroger mais je dus conclure qu'il s'agissait, à l'évidence, d'un caniche blanc sourd.

 

Je continue de longer le trottoir en tournant à nouveau à droite. Je passe alors devant mon ancienne école maternelle, à l'époque où ma mère venait encore me chercher. Avec elle, même pas peur de traverser la rue de la paix ! Puis, c'est la maison de Caroline. Sa mère, c'est ma professeure de danse. J'ai hâte d'être à samedi.

 

J'emprunte la ruelle à la boue éternelle. Même sous un soleil de plomb, ce chemin s'obstine à être gadouilleux. Y'a des sentiers comme ça, toujours mal lunés. Derrière les grillages, des chiens me gueulent après. Gardiens de ces cabanes de taule, cages à poules, clapiers dégageant des odeurs de chiures, de rance et de soupe à l'oignon, ils m'épient avec rage jusqu'à ce que je ne sois plus qu'un point noir à leurs yeux de fauves. Je craindrais ces loups si le pire ne m'attendait plus loin.

 

L'obscurité s'immisce sur ma route. J'accentue la cadence. La cabane des Butey, celle de la vieille sorcière qui mange des chats et des enfants, la baraque en bois pourrie des Mahieux, la décharge sauvage et enfin, le terrain des Desmedt qui donne droit vers la rue de la paix ! J'agrippe la barrière de planches qui me retient dans ce décor malfamé. Dès que je l'aurais ouverte, alors je... Oh, désastre ! La barrière résiste. J'insiste. Elle ne veut rien comprendre et s'acharne à rester close. Me voilà prisonnière de ce sentier boueux, puant et farci de loups. Tant pis, j'insiste encore. Je n'ai rien à perdre, j'ai peur. Je bascule sauvagement, d'avant en arrière, cette satanée barrière jusqu'à ce que je me rende compte que celle-ci est condamnée par un cadenas. Jamais cette barrière fut cadenassée auparavant. Hier encore, je l'avais ouverte sans effort. Les dieux sont contre moi.

 

Je me retourne et braque mes yeux sur le purgatoire boueux et sombre qu'il me faut retraverser. J'ai huit ans et je fonce, cravachée par mon cartable. La baraque pourrie des Mahieux, la vieille sorcière qui mange des rats et des serpents, les Butey et leurs lapins qui puent, les chiures des poules, les chiens enragés et soudain, une voix d'homme transperce l'atmosphère : « C'est pas un peu fini de faire hurler les clébards, nom d'un chien ! » C'est pas ma faute, c'est la barrière qui est fermée ! Paniquée, je manque de faire tomber mon cartable et me précipite vers la sortie. Me revoilà au point de départ, près de mon ancienne école maternelle.

 

A suivre...

 

Isabelle B

Publié dans Nouvelle

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