Première chasse aux escargots

Publié le par danslecerveaudisabelle

escar

 

La pluie de cet après-midi de juillet venait de cesser. La radio diffusait « l'amour c'est comme une cigarette... ». Je m'ennuyais, mais pas trop. Je contemplais, le front collé à la fenêtre, les nuages qui naviguaient. J'attendais que quelque chose se produise, un coup de théâtre, un truc extraordinaire. Mémé tricotait et fumait.

 

De temps à autre, elle épiait mon impatience, observait mon besoin d'aventure en tricotant, fumant et réfléchissant. Quand elle eut fini de réfléchir, elle proposa :

« La pluie a cessé. Les escargots doivent être de sortie. Il doit y en avoir plein le chemin. Et si on allait à la chasse aux escargots ? »

Je n'avais jamais participé à une chasse aux escargot. Mais je trouvais l'idée excellente. Un truc neuf à faire n'était jamais pour me déplaire. Mémé prépara l'attirail nécessaire pour une chasseuse de gastéropodes digne de ce nom. J'enfilai mon imperméable en plastique bleu, mon chapeau en plastique jaune, mes bottines en plastique orange et un seau en plastique rouge qui avait contenu, jadis, des chocolats. Armée jusqu'aux dents, je me sentais vaillante et prête pour un safari sanglant.

 

Nous nous engageâmes, mémé et moi, dans le sentier boueux, couvert, de part et d'autre, de fougères, d'herbes sauvages et d'orties immenses-super-piquantes. Je ne portais même pas de gants. Ma vaillance allait donc être d'autant plus géniale. Nous cheminions au son du chant de nos bottes : « Shlack, shlack, shlack. » Nous maintenions une cadence militaire, la tête droite, l'ennemi en point de mire. Soudain, au coeur d'une nature immobile et calme, mémé stoppa le pas. Elle venait de dénicher deux superbes branches effeuillées qui allaient nous servir à détrôner l'ennemi sans avoir à se baisser. Excellente idée !

 

Nous reprîmes notre traque en nous enfonçant plus loin dans la lisière. Le soleil s'abattait sur nos têtes encapuchonnées, la chaleur nous étreignait, les oiseaux sifflaient notre arrivée et toujours pas de colimaçons en vue. Je commençai alors à oublier le but de l'expédition et, du fait de mon jeune âge (sans vouloir me trouver d'excuses), je me mis à jouer. Je sautai de flaques en flaques, le seau rouge vide d'une main et armée de mon bâton dénicheur de l'autre. Je courus, je sautillai, je cueillis. Les escargots étaient chassés de mon esprit. Je vadrouillai, j'étais heureuse, le coeur désempli de haine.

Lorsque j'entendis, quelques pas derrière moi :

 

« Isabelle ! Viens voir par-là ! »

J'exécutai l'ordre et me rendis immédiatement aux pieds de mémé. Elle me montra un énorme escargot qui se mouvait en bord de route. Je l'observais et donna mon avis :

« Il est gros ! »

« Vas-y ! Attrape-le ! »

Comment ça ? Moi, attraper un escargot quand même l'idée de le toucher du regard me donne l'envie de vomir ? C'est alors que je fis le lien mathématique de base :

chasse + escargots = toucher escargots et les mettre dans le seau.

« C'est dégoûtant ! »

« C'est peut-être dégoûtant mais il faut que tu l'attrapes sinon on en aura pas ! »

« Pour quoi faire ? »

« Ben, pour les manger, pardi ! »

Ce qui me sauva de la syncope fut que j'aperçus dans le regard de mémé le désir de ne pas voir en moi une mauviette qui n'aimerait pas attraper de ses doigts un escargot. Je devais être à la hauteur de la descendance des campagnards qui n'ont pas froid aux yeux. Les poules, les oies, les canards et les escargots, ça nous connaît. Je me jetai à l'eau.

 

Entre le pouce et l'index, je saisis le gastéropode qui s'accrochait à la terre comme on s'accroche à la vie. Je ne parvins pas à le décoller du sol. Plus je soulevais la coquille, plus son corps adhérait à la terre. Je sentais que, dans mon acharnement à le capturer, je le blessais à en briser sa coque. Ses antennes se mouvaient dans tous les sens, son corps se raidissait. C'est alors que je commis l'irréparable : je me mis à penser. J'imaginais l'endroit où, avant de croiser mon mortel chemin, il se rendait. Peut-être l'escargot allait-il rejoindre son épouse et ses enfants ? Peut-être se promenait-il, heureux, sans rien demander à personne ? Et je me mis à pleurer, la coquille entre les doigts, elle-même fixée à son mollusque cloué au sol. Je dus avouer mon impuissance à chasser :

« Je ne peux pas ! »

« Comment ça, tu ne peux pas ? »

« Je ne veux pas jouer à la chasse aux escargots ! »

« Mais ce n'est pas un jeu ! Il faut bien qu'on mange ! »

Autour de moi, le temps se figea. Un « beurk ! » assourdissant retentit dans mon crâne, aussitôt suivi par un lien mathématique de base :

(chasse + escargots) = [(toucher escargots + mettre escargots dans seau) x manger escargots]

Devant ce constat effarant, j'offris à mémé une réponse nette et sans appel :

« On aura qu'à manger autre chose. Des raviolis. Mais je ne veux pas chasser des escargots ! »

« C'est ça ! Je vais donner à manger à ton grand-père des raviolis. Ca va lui plaire, tiens ! Bon, ben puisque tu ne veux pas chasser, tu n'as qu'à t'amuser comme tu veux, je me charge des escargots. »

Mémé se baissa pour attraper le père-de-famille-qui-se-promenait-heureux-sans-rien-demander-à-personne. Je me lançai, illico, à son secours :

« Non, mémé, pas lui ! »

«Et pourquoi pas lui ? »

De nouveau, une réponse nette et sans appel :

« Parce que pas lui ! »

« Oh, c'que t'es sensible alors ! »

 

Nous retournâmes à la maison une fois le seau en plastique rouge plein d'escargots baveux dont je n'étais pour rien dans leur capture. Les jours qui suivirent, j'assistai au salage infligé aux gastéropodes, à leur ébouillantage, à la destitution de leur coque, à leur mise en persillade, à leur cuisson et à la restitution de leur coque. Quand mémé déposa le fruit de son safari dans mon assiette, un « beurk ! » assourdissant retentit dans ma gorge aussitôt suivi d'un lien mathématique simplifié :

Chasse + escargots = dégoût. 


escargots.jpg

Isabelle B

Publié dans Nouvelle

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Lily Rature 18/05/2011 16:52


Bien triste addition mais jolie résultat...


danslecerveaudisabelle 19/05/2011 10:29



merci.


Maintenant j'arrive à manger quelques escargots mais pas trop gros.